Visagéïté

« Le visage est une surface : traits, lignes, rides du visage, visage long, carré, triangulaire, le visage est une carte, même s’il s’applique et s’enroule sur un volume, même s’il entoure et borde des cavités qui n’existent plus que comme trous. »

Gilles Deleuze et Félix Guattari

Visagéïté

contexte 

J’ai 25 ans, je suis à l’école des Beaux-Arts de Marseille, je suis à contre courant, je dessine tout le temps, tout ce que je vois, je fais de la gravure. 

Parmi les nombreux portraits que je fais à ce moment-là, deux séries de gravures sortent du lot et sont menées en parallèle : « Autoportrait » et « Visageïté ». 

Elles s’inscrivent dans une démarche générale de recherches graphiques à propos de la représentation par le portrait ou l’autoportrait, cela par divers procédés tels que le dessin, la gravure ou la photographie.

Ce travail fait partie des œuvres présentées lors de ma soutenance du DNAP, sous la forme d’un portfolio de grand format.

intentions

Recherche de limite : de la figuration d’un visage, des processus de création du médium gravure par la variation d’une même matrice en neuf états

À propos des mots

Titre. Visagéïté : faire visage, faire carte, percer le cuivre et recommencer (peut-être…) – référence : Gilles Deleuze et Félix Guattari in « Mille plateaux » (éditions de Minuit, 1980)

Sous titre. Du détail au général : en contrepied du protocole usuel dans le dessin figuratif – référence : Jean-Pierre Boyer in « Vue générale (détail) » (éditions Spectres Familiers, Marseille 1986)

Tout est là

Dès la première image le dessin est posé, le visage est composé d’une vue générale et de détails, comme une carte. Le visage est une multitude, ses éléments constitutifs se répètent, occupent l’espace de la matrice, une feuille de cuivre d’un millimètre d’épaisseur.

À partir de cette première image pratiquement aucun nouvel élément structurel n’apparaîtra plus mais le travail du cuivre va mettre tour à tour en valeur certains des éléments présents ou certaines combinaisons d’éléments. Sur dix pages volantes, usant de l’ensemble des moyens techniques conventionnels de la gravure, l’image va se construire dans un jeu d’équilibre entre lignes, masses noires et lumières. Les masses noires vont presque jusqu’à emplir l’ensemble de la surface de l’œuvre.

Une zone limitée par la forme d’un verre de lunettes que porte le modèle, zone dans laquelle un œil est dessiné, restera le seul lieu de dessin dans la dixième planche. 

Puis en page 11 (double page donc appartenant au livre uniquement) l’œil disparaît de la planche gravée, ne laissant à sa place qu’une zone blanche de papier immaculée sur fond noir. C’est que la matrice a été découpée à cet emplacement. Cependant, la planche imprimée continue malgré la couleur noire, de par la profondeur des tailles et des textures gravées sur le cuivre donc du relief, à conserver le dessin. Ce n’est alors que par le jeu de la lumière rasante que l’on distingue ce qui est gravé, mais tout est toujours là.

Délicatement en page 12 (double page) l’œil gravé revient, imprimé à l’emplacement exact où il s’est toujours trouvé, unique élément sur la page.

Du noir au blanc, du détail au général, surface trouée, les limites ont été explorées.

Descriptif

Année : 1999
Technique : gravure sur cuivre (images) et sérigraphie (textes)
Forme de l’ouvrage : portfolio
Édité à 3 exemplaires
Format :
. Portfolio : 60×82 cm
. Dix feuilles volantes : 56×79 cm
. Trois feuillets : 108×79 cm, format maximum entrant sur le plateau de la presse
. Cuivre : 49×64 cm
Matériaux : papier Hahnemühle, encres Charbonnel, bois, toile, cellulose pure
Lieu de création : École des Beaux-Arts de Marseille 
Imprimé sur presse Ledeuil

Visagéïté II

« le temps ne connait pas la couleur / la main seule / pâle / la donne / qu’elle nuance du sang qui l’irrigue / main solitaire qui pense les yeux fermés / s’oublie /
oublie le corps et la tête »

Jean-Pierre Boyer

CONTEXTE
Le modèle qui a posé pour « Visagéïté » édition 1999 vient pour la première fois dans mon atelier vingt-cinq ans plus tard, c’est l’occasion d’une nouvelle séance de pose à partir de laquelle naît un second ouvrage. De structure semblable mais de technique d’imprimerie renouvelée impliquant essentiellement la lithographie.

INTENTIOns

Interroger à nouveau la figure et sa représentation au travers d’un imaginaire cartographique. Proposer une lecture du « Général au détail ». Questionner la technique de la lithographie, en particulier l’usage d’une presse plate. En effet, une telle machine (1890) a été conçue pour réaliser une production industrielle (10000 images/jour), l’utiliser comme moyen de création d’estampes d’art est chose facile, car elle a été tellement bien conçue qu’on obtient une impression absolument inégalable. Relier cette création à celle de 1999, en tant qu’image mais aussi par la matière avec l’utilisation croisée des supports pierre et cuivre. Cependant, je ne conçois pas la production sur cette presse comme la simple démultiplication de la matrice, j’ai donc poussé la machine dans ses limites pour travailler avec tout ce qui est considéré comme un défaut dans l’imprimerie de reproduction classique. Mon attention s’est portée sur le décalage entre les couleurs, le sous-encrage de certaines parties ou au contraire le sur-encrage d’autres… Tous ces défauts, j’en ai fait des outils de création ! Cependant j’ai tenu à réaliser des lithographies et non des monotypes (variables à chaque épreuve), en justifiant à trois exemplaires identiques cette édition.

À propos des mots

Titre. Visagéïté II – avoir recommencé : à faire visage, à faire carte, à questionner la pierre et recommencer encore (peut-être…) – référence : Gilles Deleuze et Félix Guattari in « Mille plateaux » (éditions de Minuit, 1980)

Sous-titre. Du général au détail : en adoptant une lecture de l’image à la manière de celle d’une carte – référence : Jean-Pierre Boyer in « Vue générale (détail) » (éditions Spectres Familiers, Marseille 1986)


TOUT EST Là

Sur une large pierre la silhouette de la matrice en cuivre de « Visagéïté » 1999 est reportée, gravée, elle servira dans un premier temps de cadre au dessin. Une zone limitée par la forme d’un verre de lunettes que porte le modèle, restera blanche tout au long du processus.
À partir de cette première image aucun élément structurel n’apparaîtra plus mais le travail sur la pierre va mettre tour à tour en valeur certains des éléments présents ou certaines combinaisons d’éléments par le jeu des couleurs. Sur neuf pages volantes, usant du processus d’effacement du dessin (entre chaque passage de couleur, le dessin est poncé pour le faire disparaitre), l’image va se construire pour trouver l’équilibre entre les couleurs. Dix passages seront nécessaires pour dégager une harmonie chatoyante.
En page 10 (page double) le dessin sur la pierre a été entièrement effacé, rien ne retient plus l’encre selon le procédé lithographique classique (pierre mouillée avant encrage). Cependant, la pierre est tout de même encrée, mais cette fois à la manière d’une gravure sur bois (la pierre n’est plus mouillée) et l’encre se pose sur l’intégralité de la surface. Apparaît alors, en négatif sur un aplat de noir, l’ensemble des traces laissées par les outils qui ont servi à effacer le visage soit les griffures, les rayures et traces d’acide. La matrice nous parle de ce qu’elle est devenue au bout du processus de narration du visage. Sur cette page est sur-imprimée la plaque de gravure qui a servi pour « Visagéïté » version 1999, mais aussi comme silhouette de la première estampe 2026. Cette impression met en relief l’œilleton (espace vide) et laisse un ensemble de marques, la gravure du portfolio I – mémoire d’un temps passé !
En page 11 (page double) la pierre est encrée (toujours de la même manière) mais uniquement dans la zone comprise entre la silhouette du cuivre et le bord de la pierre, cela crée une fenêtre blanche où l’œilleton (gravure sur cuivre) réapparaît en sur-impression. Il réapparaît comme à la fin du premier ouvrage, à ce détail près… il est imprimé en négatif.
Il me semble qu’un nouvel horizon s’ouvre alors à notre regard.

Descriptif

Année : 2026
Technique : lithographie et gravure sur cuivre
Forme de l’ouvrage : portfolio
Édité à 3 exemplaires
Format :
. Portfolio : 71×95 cm
. Neuf feuilles volantes : 69×92 cm
. Trois feuillets : 142×92 cm
. Pierre : 60×80 cm
Matériaux : papier Hahnemühle, encres AUBÉPINE, bois, toile, cellulose pure
Lieu de création : ADN, Cognac, imprimé sur la presse Marinoni n°35151 dite « La Muro »